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Chroniques d’une directrice d’école

Directrice de l’école élémentaire Marie-Curie à Bobigny, au coeur de la cité Karl-Marx, Véronique Decker raconte ses 31 ans d’enseignement en Seine-Saint-Denis dans « Trop classe », un livre à la fois tendre et revendicatif. A son image.

« Ce livre est tiré d’un blog que j’ai animé pendant des années. J’ai lancé ce blog quand je me suis retrouvée un jour sur un plateau télé face à une enseignante qui, du haut de sa seule année d’expérience en Seine-Saint-Denis, parlait avec des trémolos dans la voix des territoires perdus de la République. C’est là que je me suis dit que peut-être je devais témoigner à mon tour. » Elle est comme ça, Véronique Decker : cash et attachante à la fois. Engagée, surtout.

A 58 ans, celle qui est directrice de l’école élémentaire Marie-Curie depuis 16 ans a ressenti le besoin de donner à son tour sa vision de l’enseignement en Seine-Saint-Denis, mais aussi des quartiers populaires.
Il en résulte un tableau bigarré, ni éthéré, ni fataliste. Se plaindre n’est en effet pas le genre de cette militante de la première heure, qui n’a jamais prétexté l’abandon politique pour justifier sa propre inaction. Dans son école primaire, nichée « au pied des tours et au coeur des problèmes », elle a ainsi mis en place ce qu’elle appelle elle-même une « mini-République Freinet ».
Freinet, comme Célestin Freinet, inventeur dans les années 1920 d’une pédagogie différenciée, basée sur la responsabilisation des élèves et la coopération. « Freinet, c’est notamment la conviction que la démocratie, ça ne s’enseigne pas, ça se vit », explique celle qui dit avoir instauré des conseils d’élèves « où tous ensemble, on définissait à quoi allaient servir les 42 euros de coopérative scolaire : à l’achat d’un poisson rouge, de vêtements pour habiller la poupée ou un livre sur les ogres. Avec des CM2, on a aussi calculé qu’au bout de 842 ans d’économies, on pourrait s’offrir une piscine dans la cour... »

C’est que, pour celle qui a d’abord travaillé en imprimerie avant d’exercer « le plus beau métier du monde », être institutrice revient d’abord à former des citoyens et non des travailleurs. « Notre but, ce n’est pas la réussite des élèves. C’est d’en faire des adultes à la pensée émancipée. Il faut arrêter de croire qu’on défend une société par les diplômes, on la défend d’abord par le militantisme social. »
D’où tous les combats qu’elle raconte dans son livre. Et notamment celui mené en faveur de la scolarisation des enfants roms, même quand leurs familles étaient expulsées des différents campements aux alentours de Bobigny. A chaque évacuation, Véronique Decker ouvre l’école aux familles roms sans toit et insiste pour garder les enfants déjà scolarisés.

« Ce que nous avons fait avec les enfants roms est passé pour une action héroïque alors que c’était juste normal. Ce n’est rien de plus que ce qu’ont fait des milliers d’enseignants en France après guerre quand ils apprenaient le français à des enfants dont les parents étaient analphabètes. Tout simplement parce que tout enfant de 6 à 16 ans vivant sur le sol français a droit à l’école. Mais c’est vrai qu’on s’est sentis seuls dans ce combat », lâche d’un trait ce petit bout de femme à la voix bien assurée. Avant d’évoquer, les larmes aux yeux, la mort de la petite Melisa dans l’incendie du bidonville des Coquetiers en février 2014.

Premier poste sur les hauteurs de Montreuil, comme remplaçante, passage au Pré-Gentil à Rosny-sous-Bois, premier poste de directrice à Robespierre à Bobigny, « une école magnifiquement amiantée »… la quinquagénaire remonte le fil de ses souvenirs. A l’entendre, on la penserait née avec une vocation. Mais non : cette native de Malzéville, un quartier de Nancy, au père plombier et à la mère agente immobilière, n’a pas tout de suite eu la fibre. « Ma prof de 3e m’avait dit qu’elle me verrait bien instit mais j’ai préféré aller à la fac. Et puis, ça m’a rattrapé… Les parents de mon compagnon de l’époque habitaient Livry-Gargan, juste à côté de l’école normale de formation des maîtres. C’est là que ça m’a pris... »

A l’heure de regarder dans le rétroviseur, la directrice d’école ne fait pas dans le pathos, plutôt dans le constat efficace. « Entre mon premier poste à Montreuil et maintenant, des choses ont changé. Il y a eu du positif : par exemple, au début de ma carrière, il y avait encore 35 élèves par classe et dans les manifs, on en réclamait 25. Aujourd’hui en ZEP, nous en avons 23. Mais il y a aussi eu de la casse : médecins, psychologues, RASED (réseaux d’aide spécialisés aux élèves en difficulté, ndlr)... c’est tout un réseau qui a disparu, sur lequel on pouvait s’appuyer auparavant. »

Et puis, celle qui n’a jamais sa langue dans sa poche a aussi quelques préconisations. « S’il y a une urgence pour améliorer les conditions d’enseignement en Seine-Saint-Denis, c’est de construire des logements sociaux. Car aujourd’hui, l’insécurité sociale dans laquelle vivent un très grand nombre d’enfants pèse sur leurs résultats scolaires. Quand un gamin est déjà insécurisé chez lui, vous pensez bien qu’il ne va pas se remettre en danger en essayant d’apprendre à l’école. »

Coup de chance pour Marie-Curie, celle qui avait demandé sa mutation pour le Limousin « après 4 années d’une rénovation urbaine usante » au coeur de la cité ne l’a pas obtenue. L’année prochaine, les gamins de Karl-Marx rempileront donc avec Mme Decker. On les imagine déjà dire : « Trop classe ! »

Christophe Lehousse

- "Trop classe. Enseigner dans le 9-3", de Véronique Decker, éditions Libertalia, 10 euros

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