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Street-Art Aubervilliers

Antoine Desailly, au commencement était le hip-hop

C’est un des street-artists qui a participé au parcours « Fenêtre sur Rue », visible actuellement dans le quartier du Marcreux à Aubervilliers. Cette ville, où l’artiste vit depuis 10 ans, continue de l’inspirer, tant dans son travail de rue que dans ses réalisations d’atelier. Rencontre.

Rue du Port, sur la façade d’une maison murée, Gaspard, Sandy, Kamel et Marie-Aimée, les quatre visages dessinés par Antoine Desailly dans le cadre du parcours artistique « Fenêtre sur Rue » mettent un peu de baume de coeur aux passants.

Les deux premiers font partie de La Pépinière, association se battant pour une alimentation de qualité dans les quartiers populaires et qui a récemment repris la Ferme Mazier, une ancienne exploitation agricole, du temps où Aubervilliers était encore le coeur battant de la plus grande plaine maraîchère d’Ile-de-France. Kamel, lui, est une « figure d’Auber, le poète du bitume par excellence. Il a une tchatche à la Audiard. » Marie-Aimée Fatouche enfin est artiste elle-même et participe aussi à « Fenêtre sur Rue ».
« Je ne me voyais pas faire le portrait de quelqu’un que je ne connais pas. Pour moi, un portrait, c’est très humain, il faut une relation directe avec la personne dessinée », commente Antoine Desailly, qui a été repéré par l’association L’Ecluse, organisatrice de « Fenêtre sur Rue » grâce à sa série de portraits d’habitants, faite peu de temps auparavant, sur toile cette fois-ci.
« Ce projet (qui met à l’honneur des habitants d’Aubervilliers dans le cadre de la réhabilitation d’un quartier dégradé, le Marcreux) tombait à point nommé pour moi. Car après avoir fait les Beaux-Arts, je souhaitais revenir à mes premières amours, le street art, par lequel j’ai commencé », explique cet artiste de 38 ans, dont 10 ans déjà passés à Auber.

« Auber, j’y suis venu parce que c’est le genre d’endroit où je me sens bien : vivant, pas forcément toujours rose, mais populaire et humain », poursuit celui qui a grandi à Champigny-sur-Marne et qui, de manière générale, dit se sentir à l’aise avec la ville ou la banlieue sous tous ses aspects. « Mon travail est marqué par les sujets urbains. Je suis par exemple fasciné par les terrains vagues : ils disent à la fois l’espoir mais aussi la violence du monde dans lequel on vit. »

Une ambiance qu’on retrouve aussi dans son travail de peintre : série d’autoportraits le montrant déambulant sous sa capuche aux abords de friches, ou souci du détail comme cette série montrant des détritus croqués de manière très réalistes, mégots, boulons et papiers gras… Un appel à prendre davantage soin de notre planète ? Une critique de la société de consommation ? « Même pas. Plutôt une envie de magnifier des détails insignifiants. Pendant un moment de mon existence, j’avais le nez un peu rivé au sol, et je dessinais ce que je voyais. J’ai mis du temps à lever la tête et à regarder les gens », lâche l’artiste en toute sincérité.

Culture de la résilience

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Dans son atelier d’Aubervilliers, un autre dessin interpelle : un index géant entouré d’un pansement et qu’on dirait être celui d’E.T, l’extraterrestre de Steven Spielberg. « Ce Panaris mystique – c’est son nom - est important pour moi », insiste Antoine Desailly avant d’expliquer sa signification : « Un jour, on m’a proposé une expo. Mais manque de pot, je me suis blessé au doigt et j’ai laissé la blessure s’infecter. Du coup, ça m’empêchait de dessiner. Au lieu de paniquer, j’ai décidé de dessiner en plus gros. Et donc, cette blessure m’a permis au final d’avoir un autre style, moi qui m’étais en plus enfermé dans un certain système de production à cette époque-là. Ce Panaris mystique, c’est donc pour dire quelque chose comme : d’une blessure, on peut sortir plus fort, on peut tirer parti d’un échec… »
Accessoirement, c’est aussi le genre de dessin qui permet à Antoine Desailly de s’adonner à un de ses sports favoris : l’autodérision. « Je trouve ça important d’avoir toujours un peu de recul sur les choses, de pas trop se prendre au sérieux », confie celui qui a en partie fait sa culture dessin avec la BD. A l’époque, les Mœbius et Gotlib traînant dans l’appartement de Champigny-sur-Marne, à côté des feutres du papa graphiste poussent Antoine à se saisir à son tour du crayon. Les Beaux-Arts de Paris, dont il sort diplômé en 2007, élargiront sa palette et lui donneront cette confiance en lui qui lui faisait parfois défaut.

C’est aussi là qu’il élargira sa palette technique et culturelle, croisant notamment l’oeuvre du peintre américain Philip Guston, son grand modèle. « C’est clairement une de mes références : lui aussi dessine énormément de pansements. De lui, j’ai gardé cette idée que même cabossé par la vie, on peut aller de l’avant et aussi son style : ce trait cerné, marqué outre mesure. »

Cette culture de la résilience et cette attitude de modestie, on les retrouve dans les raps d’Antoine, alias « Chem ». Car oui, ce touche à tout, abreuvé de MC Solaar, NTM et IAM dans ses jeunes années, taquine aussi le micro. Preuve supplémentaire que chez cet artiste, la culture hip hop tient une place prépondérante. Ses chansons – bientôt réunies sur un album, « Bizarre Cool » – oscillent entre la philosophie de vie du bientôt quadra apaisé et le constat amer d’une société inégalitaire : « Il n’y a malheureusement pas à changer une ligne dans certains titres de NTM, et c’est bien triste », souligne-t-il à propos d’une jeunesse certes solidaire, mais parfois aussi désabusée.
A l’inverse, d’autres initiatives, comme ces « Fenêtres de Rue », sont un motif de réjouissance et rappellent les temps pas si lointain où Joey Starr et Kool Shen chantaient dans « Paris sous les bombes » : « C’était l’épopée graffiti qui imposait son règne/ Paris était recouvert avant qu’on ne comprenne. »

Christophe Lehousse
Photos : ©Franck Rondot

instagram : @antoine_desailly
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