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Une maison néolithique sur la Haute-île

Olivier Meyer, conseiller scientifique au patrimoine, créateur de la « mission archéologie », puis du service du patrimoine culturel du département, détaille les enjeux de la construction d’une maison Néolithique sur l’archéosite de la Haute-île.

Pourquoi un archéosite en Seine-Saint-Denis ?

Dans nos régions, les vestiges mis au jour par les fouilles sont souvent difficiles à interpréter pour le non-spécialiste. Ce sont rarement des vestiges monumentaux qui parlent d’eux même…Il s’agit, dans la plupart des cas, de creusements qui se superposent et se recoupent : des trous de poteaux, des tranchées, des fosses et parfois quelques murs, lorsque leurs pierres n’ont pas été récupérées…Si l’archéologue a les moyens de s’y retrouver, un travail d’interprétation, de médiation est indispensable pour rendre intelligible ces vestiges au plus grand nombre. Ce sont des plans, des reconstitutions graphiques ou numériques, parfois des maquettes, mais l’idéal c’est bien sûr une reconstitution grandeur nature avec les matériaux et les techniques de l’époque. De plus, en archéologie préventive, la destruction finale des vestiges peut laisser un sentiment de frustration. L’archéosite vise à y remédier.

À quoi ressemble pour l’instant cet équipement culturel ?

L’archéosite de la Haute-Ile évoque l’environnement naturel et la vie quotidienne des populations qui ont fréquenté le site il y a environ 8500 ans, c’est-à-dire à l’époque mésolithique, celle des derniers chasseurs-cueilleurs nomades. Le long d’un parcours forestier sont évoquées les conditions climatiques, la flore et la faune qui constituent le cadre de vie de ces populations, mais aussi leurs activités quotidiennes et leurs habitats, ou du moins l’idée que l’on s’en fait en complétant les sources archéologiques par les exemples ethnographiques recueillis auprès de populations qui aujourd’hui encore vivent en étroite symbiose avec la forêt, comme certains groupes Pygmées du Cameroun par exemple.
Les fouilles programmées au sein même du parc continuent à enrichir notre connaissance de cette période, elles mettent au jour des sépultures et du mobilier comme ces armatures ou « pointes » de flèches en silex qui se réfèrent à cette arme emblématique du mésolithique : l’arc.

Et vous voulez désormais représenter au sein de l’archéosite la période Néolithique...

C’est en effet une période essentielle dans l’histoire de l’aventure humaine, celle de la sédentarisation, des origines de l’agriculture et de l’élevage notamment. Une vaste clairière lui sera consacrée et nous nous appuierons sur des données archéologiques issues des fouilles de Vignely non loin de la en amont de la vallée de la Marne. A partir du relevé du plan de la maison 10, la mieux conservée et avec l’aide d’un conseil scientifique de haut niveau, nous évoquerons la démarche scientifique qui se nourrit de données archéologiques, d’hypothèses de travail et d’expérimentations. Nous sommes loin de Disneyland, il ne s’agit pas de faire illusion…nous sommes dans une dynamique de recherche, bien des aspects restent conjecturables dans la reconstitution d’une maison néolithique, il ne faut pas le dissimuler aux visiteurs, bien au contraire, c’est ce qui est stimulant !
Concrètement, nous montrerons l’aspect de la fouille, juste après le décapage de surface, où l’on commence à discerner des différences de couleur puis la fouille en cours. A proximité, sur la base du même plan, sera érigé la structure de la maison telle qu’on peut l’imaginer…cet expérience illustrera un processus de recherche, qui va et vient entre un corpus de données et des hypothèses de travail à valider par l’expérimentation.
Conformément à la législation qui s’applique à cette zone inondable, nous n’allons pas reproduire l’intégralité de la maison, mais mettre en place ses éléments structurels : charpente, poteaux, clayonnage des murs latéraux et, sur une partie seulement, une couverture en chaume de roseaux. Cette maison sera assez spectaculaire du fait de sa taille, 25 mètres de long. Son plan, trapéziforme est très caractéristique des maisons néolithiques du courant danubien de la néolithisation.

Et justement, quelles hypothèses avancent les archéologues autour de ces habitations ?

Ce qui frappe, c’est le caractère assez standardisé de ces constructions qui jalonnent pourtant la moitié de l’Europe et présentent toutes la même orientation, avec leur petit coté à l’ouest et leur façade principale, celle ou se trouve la porte, à l’est. Mais comment interpréter cette orientation ? Les avis divergent. Les fonctionnalistes considèrent que cette disposition s’explique par leur moindre prise aux vents dominant d’ouest ce qui ne convainc pas les tenants d’interprétation plus culturelles, ou le soleil levant serait déterminant ou même une orientation vers l’origine géographique de ces populations tout comme les croyants se tournent vers La Mecque pour prier…
On ne trouve pas de traces d’autres édifices datant de cette période autour de ces vestiges, ce sont donc de toute évidence des habitations où sont aussi stockées les réserves alimentaires. Nous n’avons pas d’éléments pour apprécier le nombre d’habitants qu’elles abritaient, mais on peut se douter qu’il s’agit de familles élargies, où cohabitent plusieurs générations. Par contre, il ne semble pas que du bétail ait été abrité sous le même toit. Si tel était le cas, on aurait retrouvé dans les analyses du sol des taux de phosphate très élevés, liés aux déjections animales.

Quelles vont être les grandes étapes de l’aménagement de cette aire Néolithique ?

La construction de cette maison danubienne va faire l’objet d’un chantier d’insertion, auquel une vingtaine de jeunes du département va participer entre le mois d’août et la fin de l’année grâce à une subvention européenne. Au-delà de la reconstitution de la fouille et de cette maison , nous allons aménager l’ensemble de la clairière, avec ses circulations adaptées aux personnes à mobilité réduite, des aménagements annexes, un puits, des clôtures, une aire de polissage du silex…mais aussi en introduction, une frise chronologique jalonnée des principaux sites archéologiques du département.
Nous allons également nous lancer dans une expérimentation de cultures néolithiques avec nos collègues de la Direction de la Nature, du Paysage et de la Biodiversité, responsable des parcs départementaux…en abordant la question de la progressive sélection des plantes jusqu’aux dérives de l’agro-industrie et des menaces quelle présente en matière de préservation de la biodiversité et de la sécurité alimentaire. Nous planterons des céréales attestées à l’époque comme l’amidonnier, l’orge ou l’épeautre…, des légumineuses (pois, lentilles), des plantes oléagineuses comme le pavot et le lin et celle relevant plutôt de la pharmacopée telle la jusquiame…

Pourquoi avoir voulu traiter le Néolithique plutôt qu’une autre période ?

Même si l’expression « révolution néolithique » qui a fait florès est un peu abusive concernant un processus progressif et certainement pas un soudain changement de cap, cette formule a le mérite de souligner le changement irréversible qui se joue alors dans les relations entre l’homme avec son environnement. Le Néolithique est aussi marqué par une forte poussée démographique et probablement, avec l’accumulation de richesses que la sédentarisation rend possible, un début de hiérarchisation sociale…C’est donc une période passionnante . Nous évoquerons par la suite l’époque gallo-romaine et peut-être le haut-Moyen Age, mais chaque chose en son temps !

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