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Rozenn Le Trionnaire : clarinette, virtuosité, ténacité et transmission

Clarinettiste au talent reconnu internationalement, Rozenn Le Trionnaire s’est installée à Saint-Denis, avec la volonté d’y jouer un rôle, sur scène ainsi qu’auprès des jeunes.

Rozenn le Trionnaire aime la précision, soigne les détails. C’est elle qui a fixé le lieu du rendez-vous de l’interview, dans un café juste en face de la basilique de Saint-Denis. « J’aime beaucoup cette ville. Je m’y suis installée en 2014 avec mon compagnon alors que nous débutions dans la vie professionnelle. J’aime beaucoup Saint-Denis, son patrimoine architectural autant que son côté populaire, sans chichis. Comme ici, devant la basilique avec les tombeaux des rois de France, et à deux pas d’un marché populaire aux couleurs du monde. »
La cité des rois est désormais son port d’attache, elle qui part régulièrement à l’étranger, invitée au Royal Albert Hall de Londres, la Philharmonie du Luxembourg, la Elbphilharmonie de Hambourg, le Konzerthaus de Vienne, la Boulez Saal de Berlin, le KKL de Lucerne, le théâtre national de Xi’An et le Concert Hall de Harbin en Chine… Elle se produit aussi en soliste lors de concertos, dans des orchestres de chambre, variant de Mozart à Boulez, de Steve Reich à Karol Beffa et son talent est reconnu jusqu’en Chine.
Elle n’hésite pas à se lancer des défis comme celui de jouer sa version du New York Counterpoint de Steve Reich. « Je l’adore ! J’avais proposé cette pièce pour clarinette seule et dix autres sur bande enregistrée. Mais la bande qu’on m’avait prêtée s’est avérée inutilisable. Quelqu’un m’a alors dit « Mais pourquoi ne pas enregistrer la tienne ? » L’idée m’a plu, d’enregistrer avec mes propres intentions musicales. Alors je m’y suis collée, j’ai enregistré une à une toutes les voix, clarinette basse incluse, ensuite il fallait faire le mixage, me faire aider. Et surtout, j’ai contacté Steve Reich ! J’ai essayé de le rencontrer à New York. Je n’y suis pas parvenu, mais je lui ai envoyé ma bande enregistrée pour avoir des retours notamment sur la post production. J’avais une idée qui me plaisait, enregistrer en 5.1, spatialisée. Je trouve que la pièce s’y prête très bien. Le public est au centre et chacune des voix voyage autour du public de manière à dérouter l’oreille. Ça a très bien marché ! »

Mozart, Boulez, Ahmed Wahby, Debussy...

Au soin du détail, à la ténacité, Rozenn Le Trionnaire associe aussi un goût de la découverte et du plaisir de croiser les genres. «  Il y a quelques années, j’ai été invitée par l’orchestre du Liban pour jouer le concerto de Mozart, et en dernière partie, il y avait un chanteur de chansons libanaises, accompagné par l’orchestre. Lors des chansons les plus populaires, les gens se sont mis à chanter, c’était un moment magnifique ! C’est une expérience qui m’a marquée, et j’avais envie de faire un concert de chansons arabes. »
Elle propose au Festival Métis qui se déroule chaque année sur le territoire de Plaine Commune de monter un tel spectacle. « Le festival m’a mis en contact avec le chanteur raï Sofiane Saidi, le Trio Sora (Pauline Chenais piano, Clémence de Forceville violon, Angèle Legasa violoncelle ndlr) et le percussionniste Moncef Hakim Besseghir. Il a fallu choisir les chansons, construire le programme, faire appel à un arrangeur, répéter… » Un travail considérable, concilier musique populaire algérienne et musique classique européenne. Mais le 5 octobre 2020, au centre culturel Jean-Houdremont de La Courneuve, le public a vécu un concert mémorable. Voix chaude de Sofiane Saidi, tour à tour déchirée et apaisante, les cordes du piano, du violon, du violoncelle qui vous enlacent tour à tour, rythmées par les pulsations de la derbouka, et de très haut, comme d’un minaret, la clarinette qui sonne, invite à un voyage vers Oran, Constantine…

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Avant ce concert, Rozenn Le Trionnaire avait déjà travaillé avec le festival de Saint-Denis, lors d’actions musicales auprès de collégien.ne.s. Découverte de la musique classique, de la clarinette, du métier de musicien… « Pour capter l’attention des jeunes, je les implique beaucoup. Ce n’est pas un cours magistral, j’essaie de faire le parallèle entre ma vie et la leur. » Car rien ne prédestinait la jeune Rozenn à une carrière de musicienne, personne dans sa famille ne vivait de la musique. « Je n’ai pas eu l’idée moi-même de faire de la clarinette. Quand j’étais enfant à Auray, ma maîtresse de breton a dit à mes parents que j’avais de l’oreille et que la musique serait pour moi une bonne chose. Et c’est comme cela que mes parents m’ont inscrite à douze ans. Comme nous étions en février, il n’y avait de la place qu’en clarinette. Il ne me semble pas que les premiers mois de pratique aient été une révélation. Par contre au bout de six mois j’ai intégré un orchestre et c’est là que ça s’est fait ! La polyphonie, jouer avec les gens, c’était incroyable pour moi. »
La jeune Rozenn se lance avec application dans l’apprentissage de son instrument, variant déjà les styles, du classique au traditionnel breton. Elle progresse, ses qualités sont reconnues, mais de là à devenir musicienne professionnelle… Le pas lui semble longtemps infranchissable : se dire à elle-même qu’elle voulait devenir musicienne était difficile, oser l’annoncer encore plus. Pourtant elle y parvient, ose, et à force de travail et de ténacité intègre le conservatoire de Nantes, puis de Paris, puis Londres…
Alors, lorsqu’elle se trouve dans une classe de collège, Rozenn fait part de son expérience, et cherche à ouvrir les possibles. « J’estime qu’il est important d’un point de vue social d’insuffler aux enfants, aux adolescents l’idée de ce qui est possible. Nous avons tous des croyances limitantes. Notre entourage familial, social nous pousse à dire : « ce n’est pas pour moi . » Alors mon message c’est de dire : « C’est vous qui décidez ! C’est entre vos mains. Travaillez, donnez tout ce que vous avez. Si vous avez une passion, soyez excellents ! Soyez tenaces, ne lâchez jamais le morceau, et cela vous mènera quelque part. »

Photos : Nicolas Moulard

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