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Les résidences artistiques en Seine-Saint-Denis, tout un feuilleton ! (volet n°9)

Aujourd’hui, visite au collège de La Courtille à Saint-Denis.

Chaque jeudi, les journalistes Joséphine Lebard et Bahar Makooi, originaires de Seine-Saint-Denis, rendent compte des résidences artistiques dans 10 établissements du département.

EPISODE 9
Quitter Auber

Alunissage réussi. Pour gagner le collège de la Courtille à Saint-Denis, je descends à la station Cosmonautes sur la ligne 1 du tramway. Le paysage a beau ne pas avoir grand chose de lunaire, j’ai quand même l’impression d’arriver au milieu de nulle part. Une grande nationale cisaille l’horizon, rendant l’implantation de commerces hasardeuse. Pour gagner l’établissement, je prends la rue Voltaire qui enjambe l’autoroute du Nord. A peine quelques mètres plus loin, les pavillons de banlieue se succèdent, avec leur habituel cosmopolitisme architectural : maisons avec nains de jardin intégrés, anciens immeubles ouvriers, demeure des années 70 avec crépis et véranda...

Est-ce la présence à deux pas du parc de La Courneuve ? Le quartier dans lequel est implanté le collège La Courtille respire le calme. La grande avenue Romain-Rolland est quasi déserte, exceptés quelques cyclistes qui font drelinguer leurs sonnettes juste pour moi. A quelques mètres, une petite affluence témoigne de l’entrée du collège. Je monte rapidement jusqu’à la salle de cours. Comme la classe de 6eC, c’est pour moi aussi la première fois que je vais rencontrer les cinéastes Carine May et Hakim Zouhani, titulaires de la résidence dans l’établissement. Je me glisse au fond de la salle juste avant qu’ils ne franchissent la porte.

Ils sont beaux. C’est la première chose qui me frappe. Plus encore, ils sont beaux ensemble. Comme si de leur proximité, ils tiraient une lumière supplémentaire. En Carine, je vois la parfaite illustration de la « goole namak » persane dont m’a parlé Bahar : la boule de sel, qui donne de la saveur à la vie. Son énergie, loin de l’éteindre, met en relief la tranquillité d’Hakim. Son calme à lui semble se déployer, créant un espace de jeu à la vitalité de Carine. Un équilibre parfait dont on peut supposer qu’il repose à la fois sur une évidence lors de leur rencontre mais aussi sur un chemin parcouru côte à côte depuis vingt ans.

« On fait des films, explique Carine à la classe. On les écrit et puis on les réalise après. Tous les vendredis, on se verra au collège. »
Pour marquer cette première rencontre, les deux cinéastes proposent aux élèves de voir un de leurs court-métrages, « La virée à Paname ».
Mais au fait, c’est quoi un court-métrage ?
« Ca veut dire que ça dure pas trop longtemps », propose l’un des collégiens avec pragmatisme.
25 minutes en l’occurrence, passées aux côtés de Mourad, le héros. Convié à un atelier d’écriture à Paris par sa prof de théâtre, le jeune homme se prépare à quitter Aubervilliers – où il vit- pour gagner la capitale. Mais tout semble se liguer contre lui pour l’empêcher d’atteindre son but. Sa mère a besoin de lui pour descendre une cargaison de couscous ; une connaissance de la cité le réquisitionne pour pousser sa voiture en panne ; ses copains tentent de le décourager. Avec son sweat à capuche vert, Mourad fait penser à une sorte de Peter Pan des tours. Il laisse là les adultes et leur désenchantement pour voler jusqu’à Paris. La lumière change alors. Le soir est tombé sur la ville. Aux couleurs pétantes de la banlieue répond le clair-obscur de Paris. Mourad va arriver à l’atelier d’écriture. Posté derrière la porte, il écoute... et soudain se ravise. Il n’ira pas à l’atelier et rebrousse chemin jusqu’à Auber. Au café du coin, il retrouve ses copains réunis pour la diffusion d’un match de foot à la télé. Les blagues fusent, Mourad se déride. Il sort son stylo, un carnet et commence à écrire fébrilement, au milieu des siens.

« Il était bien, le film ! », lance une voix alors que la lumière n’est pas encore rallumée.
« J’aime bien quand ils disent des gros mots », pouffe un autre. Diana, elle, a reconnu des lieux familiers. Le Fort d’Aubervilliers, mais aussi le quartier des Courtillières. Une question reste en suspens : pourquoi Mourad n’est-il finalement pas entré dans l’atelier d’écriture ?
« Parce qu’il y avait que des papys et des mamies », suggère un des élèves.
Les questions fusent : « Vous avez utilisé des drones pour filmer ? 
-Vous avez filmé avec un écran vert ?
-N’oubliez pas qu’avec peu de matériel, on peut faire un film, rappelle Carine. Ce qui compte, c’est « la » bonne idée. Pour la virée à Paname, on a tourné dans l’appartement d’une copine...
-Vous savez ce qui a coûté le plus cher dans notre budget ?, interroge Hakim. C’est... le bus que prennent Mourad et son copain...
-Ah bon ? Ca coûte combien ?
-4000 euros. En plus c’est compliqué. Il faut définir l’itinéraire et mobiliser un vrai chauffeur pour le conduire... »
Pour la prochaine fois, il est convenu que les élèves prennent une photo et l’accompagnent de quelques phrases, pour chacun, faire son autoportrait.
« Au fait, qui a un téléphone qui fait des photos parmi vous ? », demande Carine.
La quasi-totalité de la classe lève la main.
« Eh mais vous êtes des riches ! », rigole-t-elle.

La séance s’est déroulée il y a plusieurs semaines. Pourtant « La virée à Paname » ne cesse de me trotter dans la tête. Le film est drôle, plein de vie, mais... Je ne peux m’empêcher de voir le volte-face de Mourad au moment de franchir la porte de l’atelier d’écriture comme un échec. A bien y réfléchir, cette fin me semble terriblement triste. Mourad essaie de s’échapper de la banlieue, de dépasser un paysage familier, pour voir autre chose. Pourtant, il finit par s’auto-censurer. « Pas pour moi », doit-il se dire au seuil de l’atelier, situé dans ce qui semble être le 5ème arrondissement de Paris. Malgré toutes les embûches, l’épreuve la plus dure à surmonter demeure sa propre appréhension. Les contraintes géographiques ne sont rien à côté des barrières érigées dans nos têtes. Et notre héros de revenir à son point de départ : sa ville de banlieue. Rassurante, certes, mais enfermante aussi. Retour au familier, au « sans-risque »...

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L’histoire de Mourad me rappelle celle de Cissé et Mireille, deux jeunes filles de 3ème que Bahar et moi avons croisées quand nous travaillions sur Clichy. Lors d’un de nos déjeuners au Mc Do, nous leur avions demandé où elles allaient quand elles partaient se balader à Paris.
« Mais... On va pas à Paris ! », nous avaient-elles répondu. Devant notre étonnement, elles nous avaient expliqué : A Paris, elles ne seraient pas à l’aise, elles auraient le sentiment d’être épiées comme des bêtes curieuses. Alors franchement, merci bien, elles préféraient rester à Clichy où elles connaissaient du monde et où on ne leur faisait pas sentir qu’elles venaient du 9-3. Non, elles n’avaient pas été à Paris, mais elles imaginaient qu’un regard négatif serait forcément posé sur elles. D’un côté comme de l’autre du périph’, les constructions mentales s’ébauchent, avec, en intra comme en extra muros, des préjugés qui se rejoignent : Je est un Autre et nous risquons de ne pas avoir grand chose en commun. Mieux vaut que chacun reste chez soi...

J’appelle Carine et Hakim et leur soumets ma lecture du film.
« Je me souviens d’une prof, en festival, qui avait eu le même ressenti que toi, me raconte Carine. Mais pour moi, le retour de Mourad à Aubervilliers, c’est un retour aux sources dans lesquelles il va puiser. Son œuvre va commencer à pousser sur ce terreau-là. Pour nous aussi, ça a été comme ça : on s’inspire de notre territoire. Il y a là-bas des gueules qu’on a envie de raconter et qu’on ne voit jamais. En allant jusqu’à l’atelier d’écriture, Mourad a tué le fantasme, l’image d’Epinal. A partir de là, il peut mettre les mains dans le cambouis. Le café du fort d’Aubervilliers, ça devient sa « chambre à soi » dont parle Virginia Woolf. Un endroit à partir duquel il va pouvoir créer. »
Hakim souffle : « Il a raté son objectif, mais il a réussi son enjeu. »
2017 commence. Je me dis que c’est le bon moment pour porter un regard neuf sur Mourad. Qui sait. Peut-être pourrais-je proposer à Mireille et Cissé de regarder « Une virée à Paname » avec moi...

Découvrez ici le portrait de Joséphine Lebard et Bahar Makooi, journalistes auteures du feuilleton sur ces résidences artistiques et originaires toutes deux de Seine-Saint-Denis.

La semaine prochaine : Retour au collège Henri-Sellier à Bondy, sur la résidence du metteur en scène François Orsoni.

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