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Les résidences artistiques en Seine-Saint-Denis, tout un feuilleton ! (volet n°3)

Les résidences In Situ fêtent leurs dix ans ! Ce dispositif initié par le Département méritait bien un petit feuilleton. Chaque jeudi, les journalistes Joséphine Lebard et Bahar Makooi, originaires elles-mêmes de Seine-Saint-Denis, rendent compte de ces résidences artistiques dans 10 établissements. Aujourd’hui, visite au collège Jean-Vilar de La Courneuve.

Episode 3

La fois où on n’a (presque) rien vu...

A arpenter les collèges de la Seine-Saint-Denis, je me rends compte d’une chose. La décoration des salles des profs donne une bonne idée du climat qui règne au sein d’un établissement. A cette aune-là, le collège Jean-Vilar à La Courneuve se défend plutôt bien. Au mur, les enseignants ont affiché les faire-parts de naissance envoyés par leurs collègues jeunes parents. Une affichette proposant une sortie entre enseignants proclame : « Que nos soirées financent les sorties de nos jeunes ! ». Il y a même une rédaction d’un élève placardée avec l’injonction « A lire !!! ». Alors on lit : « Je suis parti là où on dit que le soleil sourit aux audacieux. Mais là-bas, le cul est blanc, les regards sont noirs et les sourires sont rares. » A La Courneuve, 36,5% de la population est de nationalité étrangère.

Pour l’heure, Cyrille Musy et John Degois, de la compagnie de cirque contemporain Kiaï, ne regardent pas les murs. Les yeux tournés vers le sol, ils s’étirent, se frictionnent les lombaires, esquissent un poirier sous le regard un peu éberlué des enseignants qui attendent le début des cours. Durant la matinée, ils vont intervenir, sans que les élèves en aient été avertis, dans différentes classes du collège. Autant d’incursions pour rompre la routine collégienne, faire surgir la surprise dans l’habitude, planter une petite graine d’art sur le lino des salles de cours. Kiaï en japonais, c’est le cri qui précède ou accompagne l’exécution d’une technique en arts martiaux. On y entend aussi « qui aille », comme une injonction à sauter sur ses pieds et à partir en avant...

Moi, pour l’instant, je n’ai pas les pieds au mur mais une petite boule au ventre. J’ai été prévenue que les artistes ne voulaient pas qu’on rentre avec eux dans les classes pour ne pas gâcher l’effet inattendu de leur performance. J’essaie de plaider ma cause auprès de Cyrille, sans grand succès. L’angoisse de la page blanche fait place à une colère noire. D’accord, mais qu’est-ce que je vais bien pouvoir raconter, moi, si je ne vois rien ? Je pense à Bahar qui aurait sans doute réussi à faire fléchir mes interlocuteurs. Malheureusement, contrairement à elle, je fais preuve d’un manque conjoint de diplomatie et de patience... Bref, je commence à faire une tête de six pieds de long. Ou, pour le dire plus trivialement, je boude. J’essaierai de capter quelques moments par les fenêtres...

Sauf que des fenêtres, il n’y en a pas. Seulement des petites meurtrières qui ne permettent pas d’avoir une vue d’ensemble sur la salle de classe. Surtout, elles sont situées à 1,70 m du sol. Faisant un petit mètre soixante, me voilà à faire travailler les fessiers pour tenter d’apercevoir quelque chose. En mode petite souris, je tente de grappiller quelques miettes du spectacle.

Accompagnés d’un musicien, Cyrille et John pénètrent dans la première salle. C’est un cours de technologie. Les deux artistes se mettent au diapason et miment des robots au milieu des élèves ébahis. John s’allonge sur une table et commence à taper frénétiquement sur un ordinateur. Avec Cyrille, ils entament un furieux corps-à-corps, entre baston et parade amoureuse. Puis John jaillit comme un pantin de sa boîte, prend une feuille à un élève et hurle : « J’y comprends rien à ce texte ! ». Les collégiens hésitent entre la franche rigolade et l’étonnement. D’autant que les trois repartent aussi sec, laissant dans leur sillage, un sentiment de sidération amusée.

Dans le collège, une classe est dévolue aux élèves décrocheurs scolaires. Histoire de les remettre sur les rails. Je ne peux pas voir ce que font Cyrille et John. Par ma meurtrière, j’aperçois juste une jeune fille qui quitte précipitamment sa chaise pour se réfugier au fond de la salle quand les artistes déboulent. Tandis que les garçons fanfaronnent - « Téma sa guitare ! »- elle, se met à sucer son pouce. « J’en vois souvent des ados qui font encore ça », me confirme Eric, le photographe qui nous accompagne. Je ne la quitte pas du regard. Dans ses yeux, on lit une certaine appréhension face à cet insolite intermède. Elle tète toujours son doigt, comme si l’irruption du cirque dans la salle convoquait, dans le même temps, la petite fille qu’elle était et qui ressurgit dans les moments d’incertitude.

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Direction le cours d’histoire-géo. Problème : l’enseignante n’a pas été avertie de la venue des artistes. Et les trois y vont fort. Cyrille fait irruption dans la pièce : « Excusez-moi, je cherche la salle... » Et il s’effondre par terre. Au tour de John : « Excusez-moi je cherche la salle... » et il s’affale sur Cyrille. L’enseignante reste interloquée. Les deux se mettent soudainement à ramper sous les tables. Les ados rient, hurlent, s’interpellent. Mais les trois artistes ont déjà refermé la porte. Comme si leur performance était une pierre lancée dans l’eau, ils laissent ensuite les ronds d’émotion se former à la surface.

Voilà le CDI. John s’engouffre dans la salle, chipe un livre et repart aussi sec. Cyrille le suit. Puis John revient dans la pièce et enchaîne les figures de hip-hop. Piquant la chaise à roulettes de la documentaliste, il se lance dans une course effrénée au beau milieu des livres et des magazines. Cyrille s’effondre par terre. John court partout, attrape des élèves par le bras : « Viiiiite ! Un pansement !!! »
Il applique la tête d’un des garçons sur le torse de Cyrille : « Regarde s’il respire ! Aide-le ! Aide-le à se relever ! »
Ca y est, les élèves deviennent désormais partie prenante d’une scène burlesque. Le garçon tente péniblement de redresser cette grande baraque de Cyrille, sans grand succès. Finalement, c’est le comédien qui se retrouve à empoigner le collégien. La folie s’est emparée du CDI, envoyant valser les règles de silence et de quiétude inhérentes à la fréquentation des lieux.

L’acte inaugural se termine. Il est temps de retrouver les élèves de la classe de troisième qui participe à la résidence, dans le foyer de l’établissement. Eux aussi ont eu droit à un spectacle sauvage ce matin. Assis sur la scène, les artistes attendent leurs ressentis.
« Ils nous ont affichés... », murmure l’un.
« J’ai pas d’impressions », glisse un autre.
Le froid et la timidité semblent avoir paralysé les collégiens. Les corps sont repliés, on entend quelques mâchoires travailler ardemment un chewing-gum. La troisième, c’est le moment où on n’a pas spécialement envie de se faire remarquer. Alors, Luc, le professeur d’éducation physique et sportive reprend la main.
« Je vous trouve éteints. Cela ne vous inspire rien, s’étonne-t-il. Vous allez consommer, c’est tout ? »
Dans cette classe aussi, je repère une jeune fille qui suce son pouce.
« Dans le cadre de cette résidence, explique le prof, vous ne serez pas des élèves, mais des artistes. Cela signifie qu’il va vous falloir oser. Que vous pourrez vous permettre des choses. »
Oser : un sacré défi quand on a quatorze ans... Alors, Kiaï !

La semaine prochaine : La résidence artistique du metteur en scène François Orsoni au collège Henri-Sellier de Bondy

Découvrez ici le portrait de Joséphine Lebard et Bahar Makooi, journalistes auteures du feuilleton sur ces résidences artistiques et originaires toutes deux de Seine-Saint-Denis.

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