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Résidences artistiques - Le feuilleton Théâtre

Les résidences artistiques en Seine-Saint-Denis, tout un feuilleton (volet n°26)

Cette semaine, Bahar Makooi s’est glissée dans les coulisses du filage du spectacle des 4e du collège Joséphine-Baker à Saint-Ouen. La metteur en scène, Marie Piémontèse, leur prodigue les derniers conseils avant la restitution.

Épisode 26
Le secret de Marie

Une rangée de chaises a été disposée le long de l’écran géant de l’Espace 1789. Le petit S. se lève et s’avance sans hésiter au bord de la scène. Le reste de ses camarades reste assis. « Moi je suis fait de chair et d’os » entame-t-il, « De France et d’Algérie, je suis fait de colère, de joie, de honte, de cellules ». « Je suis fait de deux nationalités », poursuit M. qui a rejoint S, « d’un spermatozoïde et d’une ovule, et de mes racines, d’atomes et d’organes ».

Un par un, la quinzaine de collégiens les imitent et déclament à leur tour. Ils parlent de plus en plus vite et parfois les uns sur les autres.

« Être en classe de quatrième c’est la fierté, on est une classe bruyante
- Perturbatrice, ajoute un élève.
- Ça veut dire qu’on est solidaire !, lance un autre.

Une jeune fille bute sur sa phrase. « C’est pas grave. Improvise ! », lui souffle Marie Piémontèse. « Dans ma carte imaginaire, les enfants naissent dans un pays et quand ils grandissent, ils choisissent le pays où ils veulent aller », reprend A. dans un élan d’assurance. La jeune élève porte une longue robe verte, comme à chaque fois que j’ai eu l’occasion de l’apercevoir cette année. Aujourd’hui ça me paraît clair, elle a l’allure de ces jeunes filles qui, respectant les règles de l’école laïque, se défont de leur voile à l’entrée des établissements scolaires. Rien, hormis ce détail vestimentaire, ne la distingue de ses camarades du collège. Elle n’échappe pas à l’appareil dentaire de circonstance sur son visage poupin qui marque l’adieu délicat à l’enfance. Quand K. la taquine, elle lui flanque une baffe et sourit.

K. taquine souvent les filles de sa classe. Mais elles l’aiment bien. Ce grand gaillard, les cheveux décolorés, la chaîne en argent qui brille sur le pull de marque près du corps, est plus costaud que les autres. Quand il perd ses mots, ses jeunes camarades sont toujours disposées à lui souffler les réponses.

- De ma fenêtre je vois... reprend un élève
- Des bâtiments hauts, des balcons, des propriétés privées, entonne un second.
- On habite les uns collés aux autres, les uns au dessus des autres. Dans la rue il y a toujours du bruit, des gens qui parlent, les oiseaux, la police..., poursuit une jeune fille à voix basse et réservée.
- La campagne c’est trop calme, ça me fait peur », conclut une dernière.

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« H., décroise tes mains, raconte-nous une histoire, comme si tu parlais à ta voisine. L., si tu veux rigoler fort quand un de tes camarades dit quelque chose, assume ! Sois grand, va au centre et moque-toi des autres, mais aussi de toi-même ! Sinon, bravo à tous, c’est très bien dans l’idée », les félicite Marie. L’artiste leur propose de visionner le film réalisé par le vidéaste et metteur en scène Florent Trochel, qui est venu prêter main forte pendant l’année. Il sera diffusé juste avant l’entrée en scène de la troupe. « C’est la première fois qu’ils vont se voir » me chuchote Marie. L’effet ne se fait pas attendre. Dans un mélange de gêne, d’exaltation, les adolescents pouffent de rire. Je me noie dans leurs vagues de fous rires, installée parmi eux, à la place du public qui viendra les voir demain. A l’écran, les collégiens, le visage dissimulé derrière des masques burlesques se passent des billes de mains en mains, filmés au ralenti. L’image les déforme. « Cette tête de con ! », charrie l’un d’eux.

M. le jeune garçon qui déclamait tout à l’heure, surgit près de moi. « Ce sont des amateurs, n’y prêtez pas attention. Ils n’ont pas l’habitude de se voir à l’écran. Contrairement à moi. J’ai tourné avec les plus grands réalisateurs : James Smith ! Bobby Brian ! Paul Scowl ! Et bien sûr Jesus Navas, un Brésilien, un très grand ! Il faudra aller voir mon dernier film. Vous savez comment ça s’appelle ? Je vous le donne dans le mille : ’Menteur du siècle’ ». Il retourne à sa place aussi vite qu’il m’est apparu et des photos défilent maintenant à l’écran sur une bande son que je reconnais.

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Ce sont les enregistrements effectués par Marie et la documentariste radio Fabienne Laumonier lors d’un atelier auquel j’ai pu assisté il y a deux mois. Je distingue la cour de récréation, la voix calme et posée du grand Mehdi. Toujours aussi timide et imposant, il détourne le regard à l’écoute de ses mots. Les élèves découvrent leurs voix et leurs confidences pour la toute première fois ce matin.

« Ma grand-mère est morte à ma naissance. Sur son lit de mort elle a donné vingt euros à ma mère pour qu’elle m’achète un cadeau ».

« Le jour du mariage de maman, j’ai porté une robe de mariée, comme ma mère. J’étais, en quelque sorte, une mini-mariée ! »

Le son couvre peu à peu le rire des enfants ou bien c’est le silence qui s’impose à l’écoute des récits. En tout cas, je ne décroche plus une seconde.

« Moi, mon père, je l’ai connu en 2009, j’avais 6 ans. Avant j’étais en Côte d’Ivoire. Ma mère, elle m’avait laissé chez ma grand-mère. Au petit déjeuner, on écrasait un truc avec un pilon. Je me souviens bien de là-bas ».

« Chaque année, je vais visiter la tombe de mes grands-parents en Pologne, à Wisla »

« Je vous ai apporté une des seules photos que j’ai de moi quand j’étais petit au Sénégal. Je vais y retourner. Là je suis en train d’apprendre le sénégalais ».

« J’ai une boîte en forme de scarabée. Je ne sais pas ce que ça représente, ou si c’est fait pour faire des incantations... Ma famille elle vient d’Égypte, comme cette boîte, près d’Alexandrie, et aussi... je sais pas comment ça s’appelle... près du Soudan ».

« Ça c’est un pendentif en tête de mort offert par ma grand-mère. J’aime penser à elle. Le jour où je l’ai vue dans son cercueil, j’ai pas supporté. Je suis sorti direct. Plus tard ma mère elle m’a dit : ’Tu sais J., t’es pas né à l’hôpital, t’es né dans le lit de ta grand-mère ».

Marie me promet. Elle n’a rien écrit. Juste compilé. Je suis bluffée. Les témoignages des élèves m’ont saisie, sans doute me renvoient-ils à ma propre enfance. Entre ici et là-bas. Entre Paris et Téhéran. Aux quelques photos que mes parents ont pu sauver avant de s’échapper avec une seule valise. A mes grands-parents que j’ai peu connus et dont il ne me reste, comme ces petits, que des objets dont je cherche à reconstituer le parcours sans personne pour répondre à mes questions.

Le film s’achève sur une ultime image. Dernière photo qui s’affiche à l’écran. Un décor algérois, la lumière est blanche, écrasante, l’air doit être chaud, une femme en blanc marche sur un sol crayeux devant un édifice.

- C’est quoi cette photo Marie ? C’est l’Algérie ? »
- Ça ? Ça doit être à moi je crois », esquive-t-elle.

Marie gardera son secret pour elle. Le lendemain seulement, à l’issue de la restitution, elle m’enverra un message pour me dire « Oui c’est l’Algérie ». « Mais surtout, le bâtiment que l’on voit, est ce qui a été mon collège quand j’avais leur âge, dans la banlieue d’Alger, un ’Saint-Ouen’ à sa façon ». Marie leur a tout avoué, mais seulement après la restitution. Elle leur a ouvert les portes de son adolescence. Elle avait réservé cette confidence pour le jour J. Une sorte de gri-gri bien à elle.

Photos : Eric Garault

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