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Résidences artistiques - Le feuilleton Pantin Clichy-sous-Bois

Les résidences artistiques en Seine-Saint-Denis, tout un feuilleton ! (volet n°13)

Aujourd’hui, visite au Centre national de la Danse de Pantin en compagnie des élèves de 5e du collège Louise-Michel de Clichy-sous-bois, à l’occasion de la résidence avec la chorégraphe Dominique Brun.

EPISODE 13
« Levez les regards »

Tous ont pris soin de retirer leurs chaussures. Ici, comme dans les maisons persanes, le sol est sacré. En Iran, les tapis sur lesquels on marche avec leurs arabesques, leurs cyprès élancés, oiseaux de feu et rivières de lait représentent le paradis. Qui aurait idée de piétiner le paradis ? Ici, le sol en vinyle accueille les pas des danseurs du mythique Centre National de la Danse, et depuis une semaine, ceux des élèves de la classe de 5ème E du collège Louise-Michel de Clichy-sous-bois. Une quinzaine d’entre eux se sont élancés à toute vitesse dans la grande salle, ils forment un cercle dynamique, leur course s’accélère comme dans une centrifugeuse qu’on ne pourrait plus arrêter. Clarisse, danseuse de la compagnie Association du 48, s’est glissée dans le flux formé par les adolescents.

« Lâche ! Laisse tomber ! » s’écrie-t-elle en courant. Elle s’adresse à N., un grand garçon au sweet à capuche bordeaux qu’elle tient fermement bras-dessus bras-dessous, forçant sa trajectoire. Elle ne le lâche pas et l’entraîne dans sa course. Un tour, deux, trois tours dans le cercle dynamique. Ils prennent de la vitesse et N. est contraint de la suivre.

Quelques instants plus tôt. La tension est montée d’un cran.

« Ça pue ! » a lancé un gamin.
« N., prends de l’espace, reconcentre-toi ! » a répété Clarisse. « Vous travaillez super bien, alors ne lâchez pas ! ». Pourtant N. a fini par lâcher. « Baisse ton regard ! » a-t-on entendu hurler. M. a donné un grand coup d’épaule. Le professeur de français a demandé aux adolescents de se calmer. « Je ne vais pas me laisser faire, il est rageux ! Il est rageux ! » a répété deux fois N.

La musique n’a pas suffi à les calmer. Clarisse avait pris soin de mettre un morceau d’électro-soufi qui évoque le « sama », la danse sans fin des derviches tourneurs. Le groupe chante les poèmes de Jalal al-Din Rumi, un poète mystique persan. Je m’amuse à décortiquer les paroles.

« Heureux le moment ou nous serons assis dans le palais
Toi et moi,
Avec deux formes et deux visages, mais une seule âme
Toi et moi.
Les couleurs du bosquet et les voix des oiseaux
Nous conféreront l’immortalité
Au moment ou nous entrerons dans le jardin
Toi et moi. »

L’étincelle entre les deux adolescents m’a brutalement tirée de mes rêveries...

« Les étoiles du ciel viendront nous regarder
Nous leur montrerons la lune elle-même
Toi et moi.

Toi et moi,
Libérés de nous-mêmes, serons unis dans l’extase
Joyeux et sans vaines paroles
Toi et moi.
Les oiseaux du ciel au brillant plumage
Auront le cœur dévoré d’envie.
Dans ce lieu ou nous fuirons si gaiement
Toi et moi. »

Une fuite justement, c’est ce que Clarisse a proposé aux adolescents pour les recentrer sur leurs corps et les apaiser. Ça semble avoir fonctionné avec Nathan mais M. continue de frôler nerveusement ses camarades.

« Ouvrez le regard. Pensez à votre fil, celui qui vous tire par le sommet de la tête. Soyez conscient de ce que vous formez dans l’espace, de la trajectoire des autres. Sentez-vous grandi », répète Clarisse aux adolescents. Puis elle se met à taper le sol tous les quatre temps en relâchant son corps vers l’avant à l’image des danses tribales. Les enfants l’imitent. Tous battent le rythme parfaitement.

Quand la chorégraphe Dominique Brun tente de se glisser discrètement dans la salle, plusieurs élèves se précipitent pour l’accueillir.

« Madame, vous étiez belle quand vous étiez jeune » dit Efeka.
« Vous êtes encore belle ! », renchérit Marc, moins maladroit.

Hier, la classe a décortiqué, avec les danseuses de la troupe, des captations des premiers spectacles dans lesquels évoluait Dominique en jeune danseuse. Ils ont aussi étudié des enregistrements du "Prélude à l’après-midi d’un faune de Debussy" et le fameux "Sacre du printemps" de Stravinsky.

D’ailleurs, dans la salle, plusieurs petits groupes ont commencé à en reproduire les tableaux. Les garçons ont entamé la marche des Nymphes, ils se tiennent la main, évoluant de profil, majestueux, le torse droit et le menton levé.

Dominique me fait signe de la suivre dans le fond de la salle, où se trouve un piano. Cachées toutes les deux derrière l’instrument, elle se confie à moi... Pendant cette semaine au CND, elle a tenu à passer du temps en tête à tête avec chacun des élèves, les incitant à lui parler d’ « une trace, d’un objet, d’un souvenir heureux ou malheureux ». Ensemble, ils vont s’en servir pour nourrir un travail artistique et peut-être bien enterrer certaines de ces « traces » dans une boîte.

L’un des collégiens lui raconte : il a perdu un membre de sa famille cette semaine. Sa tante est décédée dans un pays lointain. L’ado dit qu’il n’a pas pu se rendre aux obsèques, que sa famille lui manque et qu’il en pleure toutes les nuits.

Alors, avec Dominique, ils ont monté un stratagème. Ils vont écrire une lettre tous les deux aux cousins du jeune garçon afin qu’ils conservent, pour lui, un petit objet ayant appartenu à cette tante qu’il aimait tant. « Cet enfant a besoin d’une trace ! », explique Dominique. L’enfant en question n’est autre que L., celui qui ce matin avait du mal à se calmer, l’ado qui a provoqué un début de bagarre avec N... « Je ne sors pas indemne de ces entretiens », confesse Dominique.

(La photo publiée provient d’une autre résidence In Situ effectuée au Centre National de la Danse, ndlr)

Prochain épisode : Au coeur de la résidence de la plasticienne Capucine Vever, qui a emmené sa classe de collégiens de Lenain-de-Tillemont de Montreuil à l’Institut du monde arabe

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