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Seine Saint-Denis
Lutte contre les violences

La tête haute

A la Bourse départementale du travail à Bobigny, le 6 mars 2018, 800 personnes étaient présentes pour les 16es Rencontres des violences faites aux femmes. Reportage et interviews

Un rendez-vous professionnel bien rodé qui donne à la fois le pouls des actions menées en Seine-Saint-Denis et réunit tous ceux et celles qui comptent sur cette question. Pas de robes de soirée noires, ni de roses blanches pour signifier ses convictions. Juste des regards francs, une attention à l’autre, un parler clair. Quelque chose d’impalpable et pourtant de très fort flotte dans cette salle verte, blanche et jaune imaginée par Oscar Niemeyer. Une fierté. Comme si chacune de ces 800 femmes* était fière d’être là.

Que l’on soit sur l’estrade ou dans le public, personne ne découvre le sujet. On vient plutôt approfondir ses connaissances, aiguiser sa vision, tisser son réseau. Pour Ernestine Ronai responsable de l’Observatoire départemental des violences envers les femmes : « Le travail en continu et les partenariats que nous nouons font le succès de ces Rencontres qui sont l’occasion de rendre compte de tous les dispositifs mis en place. »

Lorsque la docteure en psychologie clinique Karen Sadlier demande à la cantonade qui possède un smartphone, une tablette ou un ordinateur à la maison : elle fait l’unanimité. Toutes les mains sont levées, sauf celle d’Edouard Durand, juge des enfants au tribunal de Bobigny. Elle sidère alors l’assemblée en expliquant en détail qu’ils sont les nouveaux outils de la violence. Elle nous apprend que les conjoints violents espionnent leur femme via leur smartphone même une fois séparés.

Stratégie de l’agresseur

Grâce à la cybersurveillance, l’agresseur connaît les déplacements de sa victime via la géolocalisation, le contenu de ses sms ou e-mails, même ceux qu’elle a effacés, voire peut surveiller ses comptes bancaires. « Pour savoir si vous avez été piratées l’expertise de vos appareils est possible mais très couteuse » prévient Karen Sadlier qui ajoute « La destruction du Smartphone reste la seule solution pour mettre fin au piratage », puisqu’il n’existe aucun anti-virus. Brigitte Roux de l’association SOS Femmes 93 qui protège ces femmes montre combien il est compliqué de leur expliquer de tout arrêter : « Elles n’ont plus de lien avec leurs amis, avec leur famille. Souvent le seul lien qui leur reste c’est Facebook. Pourtant même avec une ordonnance de protection, le harcèlement continue sur les réseaux sociaux. Elles se sentent sous l’emprise de leur agresseur. » Brigitte Roux parle des 50 déclarations d’amour en quelques minutes, des photos non souhaitées diffusées via les réseaux sociaux mais aussi du piratage de compte CAF, de compte Sécu. Au sentiment de n’être pas crues, aux récits qui peuvent les discréditer, ces femmes qu’on soupçonne d’être folles et qui sont juste piégées via des logiciels espions se découragent. « Elles me disent : « C’est encore lui qui gagne, c’est le plus fort, je suis toujours perdante » explique Brigitte Roux.

Pour Edouard Durand, « les nouvelles technologies peuvent potentialiser l’emprise. L’agresseur dit : « Tu ne seras jamais hors de mon contrôle. » Ce dernier admet que ces phénomènes sont trop peu connus, d’où la nécessité d’alerter la société et de travailler à ces questions via le Haut Conseil à l’Egalité entre les femmes et les hommes (HCE), dont il est co-président de la commission Violences afin de recommander des pistes d’action.

L’affaire Weinstein fait-elle d’ores et déjà partie de l’Histoire ?

Dans un moment où on se dit tout, on ne pouvait pas ne pas parler de ce qui secoue la planète. C’est Sylvie Cromer directrice de l’Institut du genre et maitresse de conférence en sociologie à l’Université de Lille 2 qui s’y colle : « Il ne s’agit pas de dire que la libération de la parole est récente mais d’analyser le récent mouvement de libération de la parole (…) et dire pourquoi il est en mesure de faire date. » Pour Sylvie Cromer, « les femmes ont toujours parlé mais leur paroles n’étaient pas entendues ». Elle rappelle les négociations de plus en plus nombreuses des femmes via des charivaris, des grèves spécifiques pour défendre leur dignité et faire cesser le droit de cuissage entre 1860 et 1930, qui n’est autre que du harcèlement sexuel au travail. Elle nous transporte en 1970 avec le mouvement féministe qui voit la revendication du corps, de la sexualité, et se double de lutte pour une contraception et le droit à l’avortement. Des associations naissent comme le MLF (le Mouvement de libération des femmes) en 1970 ou le CFCV (le collectif féministe contre le viol) en 1985. Sylvie Cromer cite la conférence de Pékin comme un moment fort en 1995 pour dénoncer ces violences : « Le contrôle social des femmes permet de justifier les inégalités à leur encontre. » C’est en 2000, avec la première enquête nationale sur les violences faites aux femmes en France (Enveff) qu’on obtient enfin des chiffres en prenant appui sur les données des associations : « en devenant objet d’études, de recherches les violences acquièrent une légitimité » explique Sylvie Cromer qui insiste sur le fait que les ouvrières et les associations féministes ont toujours été en première ligne.

1 femme est violée toutes les 7 minutes

La presse est aussi montrée du doigt à la Bourse du travail. Le traitement médiatique des violences sexuelles laisse à désirer pour Elise Michaud qui y a consacré son mémoire de DU Violences faites aux femmes à Paris 8. Ce que confirme la journaliste Titiou Lecoq qui s’est intéressée en particulier aux féminicides conjuguaux pour le site de Libération : « On prend le ton des formules toutes faites : « drame conjugal », « la dispute qui tourne mal », comme si il s’agissait d’une catastrophe naturelle ou d’un accident. Ça arrive c’est comme ça, il n’y a pas de coupable. » En réalité, rapporte Titiou Lecoq, « ce n’est pas une gifle ou un coup de pied qui aurait malencontreusement entrainé la mort. Dans 90% des cas il y a volonté de tuer. »
Le féminicide, la cybersurveillance de la part des conjoints violents, le viol et toutes les violences faites aux femmes sont l’objet de toutes les attentions en Seine-Saint-Denis, sous l’œil vigilant de l’Observatoire départemental des violences faites aux femmes. Comme Sylvie Cromer, on rêve tous d’un monde où « le discours des dominants soit balayé. Un monde où les inégalités soient considérées comme illégitimes. »

Un film d’horreur troublant de vérité

L’Observatoire départemental des violences faites aux femmes proposait de voir le film de Xavier Legrand Jusqu’à la garde et d’en débattre en compagnie de Catherine Mathieu coordinatrice des Juges aux affaires familiales et d’Edouard Durand juge des enfants, au Tribunal de Grande Instance de Bobigny. Une séance de cinéma offerte aux professionnelles venues se former, où tout le monde a tremblé.

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Catherine Mathieu coordinatrice des Juges aux affaires familiales au tribunal de Bobigny :

Comment avez-vous vécu cette première scène ?
C’est impressionnant de vérité. Cette première scène n’y échappe pas, comme le reste du film. Lors des audiences de conciliation, il y a très peu de preuves. Ici on a affaire à Monsieur et Madame Tout le monde avec très peu d’éléments tangibles. Madame ne rapporte pas grand chose sur des éléments de violence. Très peu de chose qui sont allées jusqu’à la plainte, la police. Dans cette audience qu’est-ce qu’on a ? Un certificat médical. Pas de récit de violence. On est plongé dans le doute du JAF.

Que pensez-vous de la décision du juge ?
On ne parle pas des décisions des collègues. Mais là il s’agit d’une fiction alors je peux m’exprimer. L’avocate de Madame est moins offensive que celui de Monsieur. On aurait pu a minima demander l’audition de cet enfant. Lorsqu’on a un enfant opposé à un contact, on peut prendre des mesures d’investigation qui permettent de connaître un peu plus de choses sur les raisons profondes du refus catégorique de l’enfant. L’avocate de la mère aurait pu demander cette audition. L’avocat de la mère ne fait aucune contre-proposition. Cela peut expliquer l’attitude de la juge dont la position est neutre, distanciée. C’est une posture professionnelle. C’est normal par soucis d’impartialité. Nous travaillons avec nos ressentis d’audience. Ils sont importants mais il faut prendre de la distance avec le dossier.

Est-ce qu’une attestation d’un professionnel a la même valeur qu’un dépôt de plainte ?
La preuve est libre on peut l’apporter par tous les moyens. L’attestation d’une spécialiste en psycho-trauma a plus de valeur que celle de la voisine. Mais c’est l’ensemble des preuves qui font faisceau de preuves. Un ensemble d’éléments.

Etes-vous sûre de prendre la bonne décision ?
Je ne peux pas être sûre de prendre les bonnes décisions. Le JAF a très peu de pouvoir d’investigation.

* et quelques hommes


JPEG - 19.6 ko Karen Sadlier, docteure en psychologie clinique
« Je suis un peu dans la sidération, même en voyant beaucoup d’enfants en psychothérapie. On peut juste montrer le film et tout est dedans. Le même cycle de la violence : la tentative de réconciliation, le « J’ai changé », la montée en tension, le passage à l’acte violent, la lune de miel, la séduction avec l’enfant le « Je t’emmène à la fête », les clefs de la maison, l’enfant est dépendant de l’emprise. Il y a un conflit de protection. En cas d’inceste, de violences dans le couple, de violences psychologiques, on retrouve cet enfant. Il tente de protéger sa mère. Il doit faire un choix : « soit je continue à protéger ma mère, soit je me sauve moi-même. »


JPEG - 18.9 ko Edouard Durand, juge des enfants au tribunal de Bobigny
« Je suis extrêmement ému, sidéré, en colère. Ce genre d’art est magnifique. Il nous rend un grand service. C’est une œuvre politique. (…) Vous savez que tous les enfants qui vivent les violences conjugales vivent cela, que toutes les femmes qui vivent les violences conjugales vivent ça. »

JPEG - 20.9 koErnestine Ronai, responsable de l’Observatoire départemental des violences envers les femmes
« Dans les critiques que j’ai lues du film, je n’ai rien lu sur l’enfant. Beaucoup sur le père, un peu sur la mère. Peut–être qu’on n’a pas envie de voir la peur de l’enfant. (…) Mieux répondre à l’impact des violences conjugales sur les enfants est un travail que nous allons entreprendre pour l’année 2018. »

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