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La banlieue nord restera-t-elle première en matière de hardcore* ? Le 21 septembre, c’est aux Halles, au cœur de Paris, qu’a été inaugurée La Place, véritable « maison du hip-hop ». Si le Conseil départemental participe au financement du lieu, c’est parce que la Seine-Saint-Denis « est un des départements cruciaux pour le développement du hip-hop », affirme Karim Hammou, auteur de l’ouvrage Une histoire du rap français.

A l’orée des années 80, c’est par le biais des boîtes de nuits branchées qu’émerge une nouvelle manière de faire de la musique, de danser, de vivre : le « hip-hop ». Au Globo, ou Chez Roger Boîte Funk, on écoute les morceaux arrivés droit du South Bronx, où le rap a émergé une décennie plus tôt, fruit de la rencontre entre noirs américains fans de funk et immigrés jamaïcains. Le phénomène est la chasse gardée de revues underground telles qu’Actuel. On repère l’influence du tout jeune courant dans les chansons de variété, telles que Fais ce qu’il te plait de Chagrin d’amour, ou les morceaux de Phil Barney... Et même chez Annie Cordy, qui sort Et je smurfe en 1984.

Dès 1982, le New York City Rap Tour, rassemblant les rappeurs américains à succès, fait escale au Bataclan... et à l’hippodrome de la Porte de Pantin. Ni parlé, ni chanté, le rap, issu des quartiers populaires américains, parle aux banlieues françaises. Le concert fait salle comble. Mais c’est l’année 1984 qui fera date dans l’histoire du hip-hop. De janvier à décembre, l’émission H.I.P H.O.P animée par Sidney, popularise à grande échelle le mouvement hip-hop en donnant à voir un style de danse, de vêtements, d’art, de graffiti, et de musique. Même Pif Gadget offre aux moutards une « casquette de smurfers ». « Cette émission a été le vecteur qui a fait passer le hip-hop d’une avant-garde culturelle à la jeunesse populaire », explique Louis Jésu, auteur d’une thèse sur l’ancrage du hip-hop dans les quartiers populaires.

Après décembre 1984, le hip-hop disparaît totalement des médias main-stream. Pourtant, dans les halls d’escaliers, dans les centres commerciaux, aux Halles, les jeunes banlieusards répètent inlassablement les gestes « vus à la télé », s’entraînent, adaptent, innovent. Sur la friche de La Chapelle, DJ Dee Nasty animateur sur une radio pirate, organise des « Block Party » réunissant des graffeurs, des danseurs et des rappeurs, bien souvent venus, en RER B, de la banlieue nord. Parmi eux, les jeunes Kool Shen et Joey Starr.

Le rap réémerge sur la scène médiatique dans les années 1990 avec la sortie de la compile Rapattitude, où figurent notamment les titres de Suprême NTM, de Saint-Denis, et de Tonton David, de Bobigny. L’album fait un tabac. Trois dates de concert d’NTM sont programmées le 26, 27 et 28 octobre 1990. Bien que les concerts se finissent dans des ambiances apocalyptiques (lire témoignage ci-dessous), force est de constater que quelque chose se passe. « Personne n’avait pris la mesure de l’ampleur du phénomène », concède Alex Monville. Il est l’un des jeunes animateurs socio-culturels qui s’emparent du sujet dans les villes de la banlieue « rouge ». Il officie en tant que chargé des pratiques culturelles de la jeunesse à Bobigny, un cas d’école. « En faisant le tour du quartier, pour sonder les envies et les besoins, on se rend compte que tous les jeunes veulent faire du hip-hop. Nous avons alors produit une compile avec les jeunes. On encourageait chaque quartier à fonder son association, et on voulait transformer les bagarres de cités en défis artistiques.  »

En mai 1996, les jeunes du Consortium Paul-Eluard, une des associations de quartier, veulent monter un festival. En juin, XXL Performance est sur pied : Menelik, un enfant du quartier, auteur du tube Quelle aventure en 1993, enflamme la fosse tandis qu’Abd Al Malik, jeune rappeur strasbourgeois, y fait une de ses premières scènes. « Pendant les années Mitterrand, l’État finance massivement les activités culturelles. Jack Lang est même surnommé « le ministre du hip-hop », il y a une véritable volonté de promouvoir ce qu’on va progressivement appeler les musiques actuelles. Les villes de banlieue programment des cafés musique, qui vont progressivement se transformer en salles de concert, telles que Le Cap à Aulnay, Canal 93 à Bobigny, ou Le Deux Pièces Cuisine à Blanc-Mesnil, La Pêche à Montreuil », détaille Séverin Guillard, doctorant en géographie, qui prépare une thèse sur «  La ville au prisme du rap : représentations et pratiques des espaces urbains dans les scènes locales en France et aux Etats-Unis ».

Autre centre névralgique du hip-hop : l’université Paris 8 à Saint-Denis, où le professeur Georges Lapassade fait intervenir le hip-hop au sein même de ses cours. S’y croisent notamment D’ de Kabal, MC Solaar, plus tard, les membres de La Rumeur... « Dans les années 90, les médias construisent le phénomène des « problèmes de banlieue ». Le rap sert de bande son aux reportages consacrés à ces faits de société. On demande aux rappeurs de parler de la banlieue, et il y a un consensus sur cette identification. Si les rappeurs souhaiteraient les faire parler de nouvelles formes artistiques, les journalistes veulent les faire parler des problèmes de banlieue. Et pour accéder aux médias, il faut parler de ça.

Dans les années 90, la Seine-Saint-Denis devient la banlieue par excellence. NTM vient de Saint-Denis, et la ville devient le terrain d’enquête favori des médias », explique Séverin Guillard. Pourtant, le hip-hop est loin d’être l’apanage du seul 93. Des scènes toutes aussi dynamiques existent dans les autres départements de la banlieue parisienne, mais aussi à Marseille, à Lyon etc. « Nous avons un réel problème de transmission du rap. Tous ceux sur qui nous comptions pour enseigner aux jeunes sont passés à autre chose, faute de perspectives. Aucun amateur de rap n’a pris la direction de salles, car les postes étaient déjà occupés par les rockers, sans compter les problèmes liés aux discriminations, qui faisaient qu’il était plus difficile d’accéder à ces postes de direction pour des noirs et des arabes de classes populaires. Du coup, il n’y a pas d’accumulation d’expérience, et le niveau aujourd’hui est moins ambitieux qu’autrefois  », explique Alex Monville.

Aujourd’hui, du fait de la révolution technologique que constitue internet, le rap est moins ancré dans le territoire : plus besoin de MJC pour enregistrer de la musique et la diffuser. Une caméra, un micro et YouTube suffisent ou presque à devenir des stars. Pour autant, le département reste une matrice à rappeurs, à danseurs, à graffeurs. Parmi les grands noms de la scène hip-hop, un nombre non négligeable viennent du «  ter ter » : Sadek habite à Pavillons-sous-Bois, Kaaris vient de Sevran, Sefyu a grandi à Aulnay, tout comme Kash Léon, qui a rappé la fermeture de l’usine PSA, et Casey posé ses premiers sons au Deux Pièces Cuisine à Blanc-Mesnil. Sans compter Grand Corps Malade, tête de proue du slam, une des ramifications du rap, qui a fait ses armes au Café culturel de Saint-Denis.

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Les compagnies de danse Moov’n Aktion, fondée par Yacine Amblard, est basée au Pré-Saint-Gervais, tandis que les danseurs d’Aktuel Force donnent des cours aux « petits » à travers l’association VNR d’Aulnay-sous-Bois. Enfin, les festivals Terre hip-hop à Bobigny, H20 à Aulnay, Kosmopolite à Bagnolet, Hip hop tanz à Pantin continuent de donner accès aux petit.e.s banlieusard.e.s aux pointures du hip-hop et constituent des tremplins pour les jeunes pousses. Pour le doctorant Séverin Guillard, «  La Place est une opportunité de contact avec le monde artistique parisien et celui des autres départements comme la Seine-Saint-Denis. C’est un lieu qui va permettre d’amener la culture de la banlieue à Paris. Le hip-hop est enfin reconnu en tant que culture. »

Le concert de Suprême NTM de 1990 raconté par Alex Monville

« Moi, je n’étais pas encore animateur, mais cette histoire fait figure de légende pour ceux qui ont connu cette époque. Le chef du Pôle Jeunesse explique au maire de Bobigny qu’il va organiser une boum géante un dimanche après-midi. Au début, l’évènement est prévu à la salle Pablo-Neruda. NTM doit venir. Mais le vendredi soir, 380 billets sont vendus. A Pablo-Neruda, il y a 400 places. Un chapiteau est donc monté en toute hâte au parc de la Bergère. Mais c’est le mois d’octobre, et il pleut. Les sonos pèsent trois tonnes et s’enfoncent dans le sol. Des groupes de la ville doivent jouer en première partie du concert. Joey Starr trouve le moyen, en arrivant par le canal, d’y balancer sa voiture. C’était un des premiers concerts de ces jeunes qui avaient commencé le hip-hop en 1983, lorsqu’ils avaient 14 ans, et qui se faisaient appeler « les vandales » parce qu’ils graffaient et dansaient. Bien sûr, à la fin de la représentation, il y a une énorme baston entre les gars de Montfermeil et ceux de Bobigny. Les mecs de Montfermeil détournent un bus pour rentrer chez eux. Le lendemain, c’est la grève générale des bus. Mais 1 000 personnes ont assisté au concert. Tout le monde est débordé. Personne n’avait pris la mesure du phénomène, c’était juste le bouche à oreille. Il se passe quelque chose. Et on décide alors de bosser pour structurer ces nouvelles pratiques. »

“Il n’y a pas que le rap dans la vie, mais il y a aussi le rap…”

Interview : Edgar Garcia, directeur de Zebrock depuis 1990

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D’où vient Zebrock ?

"Zebrock, c’est, au départ, la mission « rock » du Conseil général. En 1990, quand elle a été créée, on commence par animer Wake up show, une émission de radio sur la TSF, qui se trouve à Bondy, où l’on passe des musiques. Rapidement, on décide de transformer cette émission en « Grand Zebrock », un événement au forum du Blanc-Mesnil, où des concerts ont lieu, où il y a des stands, des rappeurs. Il y avait aussi la troupe de danse Black blanc beur, qui deviendra une compagnie historique du hip-hop. Le grand Zebrock fait alors un tabac : la Lyonnaise des flows, le premier tourneur de rappeurs, était venu faire du repérage ! "

Quel est votre rôle dans la diffusion du rap en direction des jeunes générations ?

"Zebrock au bahut est notre première activité. Chaque année, nous distribuons aux collégiens de Seine-Saint-Denis des livrets contenant une vingtaine de chansons, avec un CD pour les écouter, sélectionnées sur cinquante ans d’histoire de la chanson. Ils doivent ensuite faire un « webzine » sur internet, en reprenant les formats habituels des journalistes culturels. Pour cela, ils vont voir des conférences, font des travaux dirigés, préparent une sortie au concert etc. Et parmi ces vingt chansons, il y en a toujours au moins une issue du rap. C’est un signe aux gamins : il n’y a pas que le rap dans la vie, mais il y a aussi le rap."

Comment soutenez-vous la production artistique des jeunes artistes ?

"Nous organisons des scènes, des ateliers, des concerts. Dès octobre 1990, nous étions les premiers à programmer une tournée de NTM en Seine-Saint-Denis. Sans compter la scène Zebrock de la Fête de l’Humanité, que nous animons chaque année, où sont venus les plus grands rappeurs à leurs débuts, et après : Kery James, Keny Arkana, D’ de Kabal etc. Nous participons aussi à l’émergence des musiques actuelles, en participant à des colloques, en faisant un travail sur la mémoire musicale, des travaux sociologiques. Nous avons par exemple participé au film 93, la belle rebelle, de Jean-Pierre Thorn, sur la musique dans notre département. Le hip-hop irrigue chacune de nos branches."

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L’oralité pour liberté

D’de Kabal est un enfant de Bobigny. Né en 1974, il est aux premières loges de la naissance du rap français. Amoureux des mots, il observe et participe à l’aventure en fondant son groupe au tournant des années 1990. Ils l’amèneront ensuite vers le slam, le théâtre... En 2015, le rappeur jongle toujours avec les syllabes et les disciplines.