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Christophe Meierhans, aux origines de la démocratie

Du 20 au 28 avril 2017, le metteur en scène suisse Christophe Meierhans revient au Nouveau Théâtre de Montreuil avec une pièce participative où il bouscule tous nos principes démocratiques. Interview.

Comment est née l’idée de votre pièce «  Some use for your broken clay pots » ?

«  C’est une pièce qui a démarré en 2013, avec la constatation que beaucoup de monde a une idée assez réduite de ce qu’est la démocratie. A la place de faire la critique d’un système actuel, l’idée était de proposer une alternative et d’essayer de la défendre. J’ai commencé à travailler avec une petite équipe de professeurs de l’université, des sociologues, politologues et avec une juriste constitutionnelle pour essayer de rédiger une nouvelle constitution. Il s’agissait de pousser le débat autour de ce qu’est la démocratie. Nous avons travaillé pendant deux ans là-dessus. Ça s’est échafaudé petit à petit. La constitution en tant que telle, je l’ai écrite avec la juriste constitutionnelle qui a participé à rédiger la nouvelle réforme de l’État belge. Elle m’a garanti que c’était une vraie constitution. La pièce a été le développement de l’argumentaire pour la défendre.

Concernant la performance, je présente la constitution en prétendant avoir une solution aux problèmes politiques actuels, il y a des micros dans la salle, et le public réagit. Immanquablement, les gens ne sont pas d’accord, ils me posent des questions, ils émettent des critiques, mais ce dont ils ne sont pas tout à fait conscients, c’est qu’il s’agit d’une vraie constitution. »

Pouvez-vous m’expliquer le titre de la pièce ?

«  A l’époque athénienne, il y avait un système qui s’appelait l’ostracisme, c’était établi. Ça consistait à éloigner de la cité les citoyens qui étaient devenus trop influents et qui dérangeaient l’équilibre démocratique. On les éloignait pendant 10 ans. Ils ne perdaient pas leur fortune, ils pouvaient revenir, mais il fallait qu’ils perdent de leur aura. Pour prendre cette décision, un système de vote était mis en place : les citoyens gravaient le nom de la personne qu’ils pensaient devoir être ostracisée sur des bouts de poterie cassés, c’était leur bulletin de vote. L’idée, c’est tout simplement de réutiliser cette méthode oubliée. Les Athéniens pensaient que le système de vote, c’était l’un des plus mauvais moyen d’appliquer la démocratie, car c’est un processus élitiste, où l’on choisit les meilleurs. Ils ne l’utilisaient que dans certains cas, par exemple pour les juges, où lorsqu’il y avait besoin d’une compétence très pointue. Sinon, ils utilisaient le tirage au sort, car ils considéraient que c’était plus démocratique. »

Si votre constitution était appliquée, en quoi la démocratie fonctionnerait-elle mieux ?

« Tout ça, c’est un travail de science-fiction, ce que je fais avec le public, c’est d’essayer de se représenter un futur sous ce régime-là. On a toujours des réactions très différentes, il y a des gens qui s’imaginent ça comme la solution, ça correspond à des convictions qu’ils ont, ils voient ça comme une utopie. Pour d’autres, il s’agit d’une dystopie totale, ce serait un cauchemar.
C’est quasiment impossible de dire avec certitude ce qui se passerait. En revanche, c’est un système qui est très participatif, une démocratie plus directe, avec plusieurs éléments : des dirigeants politiques qui sont disqualifiables mais qui ont les pleins pouvoirs, ils peuvent agir d’une façon très libre. D’un autre côté, il y a des éléments qui sont directement très dépendants des citoyens.

Par exemple, dans mon système, les hommes politiques ont des taux disqualificatoires : lorsqu’ils atteignent 100% ils sont disqualifiés. Et on peut voter à tout moment de l’année, il n’y a pas d’échéance fixe. C’est un système extrêmement populiste, très direct, avec une réactivité très grande. Dans la désignation des dirigeants politiques, il y a un rôle assez important du tirage au sort. A l’heure actuelle, si l’on veut être ministre, il faut consacrer toute sa vie et ses efforts à ça. Et donc ça crée un certain attachement au pouvoir, on n’a pas envie de lâcher la chose. Avec un système de tirage au sort, on peut s’imaginer que le rapport au pouvoir s’inverse.  »

Cette forme de théâtre participatif où le spectateur est bousculé, c’est une manière pour vous d’inciter les gens à s’engager ?

« Dans le cadre de la pièce elle-même, ça appelle à un engagement. Dès le moment où quelqu’un prend la parole dans le public, il s’engage par rapport à ses convictions, les gens réagissent sans vraiment trop y penser. Ce qui m’a étonné, c’est de voir à quel point les gens sont concernés. On n’est pas seulement en train de parler de théorie politique, on touche à des choses assez essentielles, qui sont très proches de l’identité.
Un exemple que j’utilise tout le temps, c’est l’idée que prendre les décisions à la majorité, c’est une décision assez abstraite finalement. 50%, c’est une des moyennes mathématiques qui existe. Et on a décidé que la médiane c’est juste, on a dit « bon si y’a 51% ça veut dire qu’ils ont raison, et les 49% restants doivent accepter ça ». C’est quelque chose qui s’est établi, c’est presque un horizon éthique, tout le monde va accepter cette idée de majorité qui a raison.
Et pourtant, il n’y a pas de contenu là-dedans, il n’y a pas de justice inhérente à 51%. Donc dès le moment où on met un grand coup de pied là dedans, ça ne touche pas seulement à l’esprit mais quelque part aux entrailles aussi. Donc les gens réagissent de façon assez émotionnelle.
 »

Avez-vous eu la volonté de faire de votre spectacle une métaphore de la frontière qu’il faut rompre entre la scène politique et les citoyens ?

« Je fais attention à ne pas trop exagérer : qu’on se dise que ce qui se passe au théâtre a un effet direct avec ce qui se passe en politique, ce n’est pas le cas. Nous les artistes, on aime beaucoup s’imaginer ça, car ça donne une légitimité à ce qu’on fait parce que sinon, au vu des choses qui se passent dans le monde, on a un peu l’impression de faire quelque chose d’inutile, de bourgeois (rires). Donc je fais attention à ne pas tomber dans cette illusion.

Mais dans le cadre de la pièce elle-même, c’est sûr qu’on fait de la politique, le débat se passe dans un cadre de fiction, et cette pièce-là a vraiment besoin du théâtre. On demande aux gens de s’investir dans quelque chose qui n’existe pas. Le théâtre offre un cadre protégé, dès le moment où quelqu’un pose une question, on est dans la fiction car il la pose à moi qui suis un acteur. En revanche, je génère un certain doute sur où commence la fiction et où s’arrête la réalité. »

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Cela fait bientôt trois ans que vous êtes en tournée avec ce spectacle, avez-vous perçu une évolution dans la façon dont il est reçu à travers cette période ?

« C’est assez difficile à dire. On me pose souvent la question de savoir si c’est différent de pays en pays, et oui ça l’est bien sûr. Mais en même temps, d’une représentation à une autre, ça peut être tellement différent. C’est une pièce où moi-même j’évolue beaucoup, qui est tellement peu fixe par rapport à ce que je dois dire, comment je réagis. De toute façon j’intègre l’actualité dans ce que je dis et les gens le font aussi pour avoir des exemples et s’appuyer sur certaines choses. Je ne pense pas que j’arrive à une conclusion là-dessus. Je n’ai pas joué depuis que Trump a été élu mais j’imagine que ça va nourrir copieusement les débats. Je vais jouer en France pendant les élections : j’imagine qu’à ce moment-là la situation va être différente de ce qu’elle était il y a trois ans à Montreuil… »

Vous avez joué devant des classes. Comment votre pièce est-elle reçue par les plus jeunes ?

« Il y en a toujours quelques-uns qui dorment dans un coin (rires). Il n’y a pas vraiment de grosses différences, si ce n’est qu’à un certain moment, je deviens une autorité. Avec des adultes, la pièce vit de la contestation, que les gens ne soient pas d’accord avec ce que j’avance. Moi qui suis sur scène, je suis l’autorité naturelle dans la situation du théâtre. Là, ce sont des jeunes qui n’ont pas encore 18 ans, qui vont être amenés à bientôt voter et devenir citoyens. Je suis habitué avec des publics adultes à aller plus loin, à m’opposer avec des arguments plus forts donc il y a cette limitation, mais c’est normal. Je vois aussi parfois des profs dans la salle qui tirent des drôles de têtes quand par exemple j’argumente trop fort contre les élections !  »

Vous allez proposer à des étudiants de Paris 7 (théâtre) des workshops vidéo les conduisant à une performance et vous retravaillez en atelier avec des étudiants d’un lycée professionnel sur la constitution proposée dans votre spectacle…

«  Avec les lycéens, on va travailler sur la constitution, je vais essayer de mettre en pratique certaines des choses que j’expose dans le spectacle, et avec les étudiants de fac, c’est un projet qui consiste à demander aux participants de venir actifs dans le sens politique du terme. C’est sur quatre jours, quatre épisodes où on se prépare à entreprendre une action, de manière individuelle. Une action inhabituelle, qui les fasse sortir de leur zone de confort, peut-être parce qu’on n’ose pas, et en même temps il faut que ce soit quelque chose qui pose un défi à d’autres politiquement ou socialement. »

Finalement vous recentrez beaucoup sur l’individu, la responsabilisation…

« Bien sûr, l’idée c’est de dire que l’on ne peut pas se défaire de la responsabilité collective, ce n’est pas parce qu’on a élu quelqu’un qu’on peut se laver les mains. Tout dépend de la façon dont on agit nous-mêmes.
Je travaille vraiment sur comment l’individu se positionne par rapport à la collectivité. On vit dans un monde où la collectivité est perçue comme une sorte de limitation, de mal nécessaire presque. Et ça c’est vraiment un problème car à force de penser comme ça, on va arrêter de désirer la collectivité. On ne va plus en avoir envie.
 »

« Some use for your broken clay pots » sera joué du 20 au 28 avril au Nouveau Théâtre de Montreuil
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