Bakary Samaké, la boxe tranquille

Bakary Samaké, la boxe tranquille
Boxe

A seulement 19 ans, le boxeur originaire de Gagny est devenu le 18 mars dernier le plus jeune champion du monde français chez les juniors. Devant son public chauffé à blanc, il a battu aux points l’Argentin Lucas Bastida et obtenu le titre IBF-Jeunes des super-welters. Rencontre.

Un détail qui fait aujourd’hui sourire. Sur l’affiche de présentation du combat mettant aux prises le boxeur de Gagny Bakary Samaké à l’Argentin Lucas Bastida, ce dernier lève le poing, tel un geste de victoire, tandis que son adversaire, visage impavide, a les bras le long du corps.


Bastida, fort de son expérience et de son joli CV (25 ans, 19 victoires, 1 nul et 2 défaites avant ce combat), s’est-il vu trop beau ? Ou bien Samaké, qui dégage une sérénité à toute épreuve et un talent hors norme pour son jeune âge (19 ans, 10 victoires en 10 sorties avant l’opposition), était-il simplement intouchable ? Peut-être un peu des deux.


Le 18 mars, au complexe sportif Arena Léon-Yves Bohain de Gagny, devant 2500 spectateurs acquis à sa cause, le Français a, sans contestation aucune, battu aux points (97-92, 99-90, 98-90) l’Argentin mondialement classé et décroché la ceinture IBF-Jeunes des super-welters (- 69,853 kg). Jamais chez les juniors professionnels (16-25 ans), un Français n’avait connu pareille consécration – un titre de champion du monde – aussi tôt dans une carrière. « Ça a été un combat avec beaucoup d’intensité car il y avait un gros enjeu, analyse d’une voix posée Bakary, qui vient de reprendre le chemin de l’entraînement en cette fin du mois de mars. Je ne l’ai jamais sous-estimé, ç’aurait été une grave erreur, mais je savais que j’étais au-dessus de lui. Cette ceinture, je la voulais absolument, c’était le premier grand défi de ma carrière et j’y travaillais depuis au moins trois mois pour l’obtenir. J’ai conscience que je jouais gros mais je n’ai pas eu peur de perdre. Ce combat était une marche supplémentaire, mon objectif ultime est de devenir champion du monde chez les seniors. »

Cette confrontation, le natif d’Aubervilliers, qui a grandi à Gagny et qui y habite encore, l’a préparée dans la salle Jean-Marc-Mormeck de Torcy (Seine-et-Marne) car son père Issa, qui est aussi son entraîneur et son promoteur, y a ses habitudes. Entre les photos d’anciennes légendes du Noble Art comme Mohamed Ali, Carlos Monzon ou Marcel Cerdan, le fiston commence lui aussi à se faire une place sur les murs de cet espace refait à neuf en 2020, entre le ring et les sacs de frappe. « C’est ici, avec une paire de gants, que je me sens le mieux, confie le champion. Pour moi, il n’était pas question de relâcher l’effort après le combat, penser que le plus dur était fait, il faut garder le rythme et aller de l’avant. » Avant de tempérer : « Aujourd’hui, j’ai le sentiment d’avoir franchi un cap. La pression est retombée et j’en sais un peu plus sur ma valeur. Je n’attends qu’une chose maintenant, remonter sur le ring. » Un combat qui va vite arriver. « Bakary remettra sa ceinture en juin contre un adversaire encore inconnu », annonce le papa coach. A Gagny, où le public n’a d’yeux que pour lui ? « A priori non, même si ce fut une expérience extraordinaire et que l’accueil qui lui a été fait a décuplé ses forces, concède Issa. Il doit gagner ailleurs, dans des environnements plus hostiles mais ça, il sait faire. »


« Remporter cette ceinture dans ma ville, devant ma famille et mes amis, c’est tout un symbole mais ma motivation n’a pas de frontières, je suis capable de gagner loin de chez moi, heureusement d’ailleurs », déclare l’intéressé. En attendant, le fils prodige continue de s’entraîner (trois fois par jour, six fois par semaine quand les grandes échéances approchent) entre Torcy et Champs-sur-Marne. Accaparé par son métier, il passe le plus clair de son temps libre chez lui, tranquille, auprès des siens. « Une carrière professionnelle laisse peu de place aux loisirs, il faut faire preuve de beaucoup de discipline, faire des sacrifices, je vois beaucoup moins mes potes ces temps-ci même si on garde le contact », affirme-t-il.

Devenu professionnel au Luxembourg

Au départ, pour le jeune Bakary, la boxe, sport qu’il découvre au contact de son père, ancien boxeur, fils et neveu de boxeur, était une affaire de famille, mais aussi de copains. A la salle de Noisy-le-Grand, où il accompagne le papa, il se lie d’amitié avec des enfants de son âge avec lesquels il s’amuse à enfiler les gants et à user du sac de frappe. « On est très vite devenus inséparables, se souvient-il. Quand l’un était en difficulté, les autres le soutenaient. On s’est vite retrouvés à faire de la compétition, on s’encourageait les uns les autres, on formait un groupe soudé dans les bons comme dans les mauvais moments. »

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Après s’être essayé au foot, au basket, à la natation et au hockey sur glace, le petit Samaké se met à ne jurer que par la boxe. « J’ai tout de suite accroché car j’ai une âme de compétiteur et je n’ai pas peur de prendre des coups. La boxe est un sport complet, très exigeant que j’ai commencé à pratiquer pour le fun mais je me suis pris au jeu, bien aidé par mon père, et voilà où j’en suis aujourd’hui. » A 16 ans, et une finale de championnat de France dans les jambes, il est un junior très prometteur. Comme la plupart des boxeurs de son âge, il songe à s’aguerrir dans le milieu amateur dans l’espoir de disputer un jour les Jeux olympiques, mais le Covid freine son ascension. Et redistribue les cartes. « Le confinement a été un tournant, assure Issa. L’espoir de participer aux JO-2024 est soudainement devenu impossible et dans le même temps, j’ai senti que mon fils, qui s’entraînait tous les jours pour rester dans le coup, avait de grandes capacités, j’étais convaincu qu’il pouvait faire quelque chose de grand chez les professionnels. Je lui ai proposé de s’embarquer dans cette aventure. Il m’a répondu : ‘’Ok, c’est parti !’’ »

Mais Bakary se heurte à la législation en vigueur en France qui interdit les combats professionnels aux moins de 18 ans. Il s’expatrie alors du côté du Luxembourg, qui avait entendu parler de lui et qui l’accueille à bras ouverts. Aujourd’hui, il est toujours licencié au Grand-Duché, un pays auquel il n’a pas l’intention de tourner le dos après « tous les efforts consentis » pour lui. « La boxe est devenue ma vie grâce à ce pays, désormais je dois percer et m’installer dans ce milieu. Ces derniers mois, j’ai appris à contrôler mes émotions, à être moins agité sur le ring mais j’ai encore une grosse marge de progression. » Au-delà de son physique très affûté – 1m81 pour 69 kg -, Bakary Samaké est réputé pour avoir une technique exceptionnelle, un style explosif et une bonne science de l’espace. « Le chemin est encore long et le plus beau reste à venir, estime son père. Mais la boxe est un jeu d’échecs, on ne fonce pas tête baissée, il faut mettre en place une stratégie tant sur le ring que sur le choix des adversaires. Une carrière est quelque chose qui se met progressivement en place, gardons notre rythme de croisière. » Et gageons que Bakary continuera, grâce à ses exploits, à faire chavirer le public de Seine-Saint-Denis et de Navarre.

Grégoire Remund
Photos : ©Nicolas Moulard

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